Comment se construit le genre ?

Les thĂ©ories sur la construction du genre sont nombreuses et, comme pour beaucoup de thĂ©ories psychosociales, difficilement vĂ©rifiables de façon claire et dĂ©finitive. Si Freud a fait grand bruit en 1905 avec ses Trois Essais sur la ThĂ©orie Sexuelle et ses “Complexe d’Œdipe” (pour expliquer la construction du genre au travers de l’interdit de l’inceste chez le garçon) et “Complexe de Castration” (pour expliquer l’émergence de la fĂ©minitĂ© comme compensation au manque du pĂ©nis chez la petite fille), ces thĂ©ories sont aujourd’hui de plus en plus dĂ©criĂ©es, tant par les spĂ©cialistes que par le tout-un-chacun.

Sigmund Freud, par M. Halberstadt, c. 1921

Sigmund Freud, par M. Halberstadt, c. 1921

Mais malheureusement, ces textes seront longtemps les principales rĂ©fĂ©rences servant Ă  nourrir toutes les thĂ©ories psychanalytiques Ă©laborĂ©es par les mĂ©decins pour justifier l’idĂ©e que la transidentitĂ© est une maladie mentale, une psychose. Le complexe d’Œdipe a pour principal but d’intĂ©grer dans l’enfant deux diffĂ©rences fondamentales et constitutives de son identitĂ© : la diffĂ©rence des gĂ©nĂ©rations et la diffĂ©rence des sexes. Chez l’individu transidentitaire, cette phase du dĂ©veloppement gĂ©nĂ©rerait ce que Colette Chiland, citĂ©e par Thamy Ayouch en 2015, nomme une « maladie du narcissisme » qui s’exprime comme une « construction du self par “identitĂ© du sexe contraire”, et les personnes trans comme sujets Ă©tats-limites pour qui toute Ă©laboration est court-circuitĂ©e, Ă©vacuĂ©e dans l’acte et le corps. » La personne transgenre, au dĂ©part de cet Ă©lĂ©ment supposĂ© traumatique, Ă©chouerait donc dans l’élaboration de son complexe d’Œdipe et, par narcissisme post-traumatique, intĂ©grerait la diffĂ©rence des sexes, mais en construisant un dĂ©lire : celui d’appartenir elle-mĂŞme au genre contraire Ă  celui qui, « naturellement », devait ĂŞtre le sien. Dans cette thĂ©orie, la personne transgenre est de ce fait, par essence, dans une structuration psychique qui relève de la psychose.

En 1990, dans le contexte des Gender Studies, Judith Butler s’amusera Ă  dĂ©manteler ces thĂ©ories freudiennes en Ă©laborant sa thĂ©orie du genre performatif. La performativitĂ© est, en son sens premier, le fait pour une parole de constituer simultanĂ©ment l’énonciation et l’action qu’elle exprime (« Je jure que… », par exemple). En philosophie, c’est le fait que cette parole puisse performer des crĂ©ations sociales. Comme le disaient Berger et Luckmann, « tout corps de connaissances en vient Ă  ĂŞtre socialement Ă©tabli en tant que rĂ©alitĂ© », c’est-Ă -dire que la connaissance et la parole dans une sociĂ©tĂ© donnent des valeurs Ă  des rĂ©alitĂ©s qui n’ont, en leur essence, pas de sens. Par exemple, un billet de banque ne reprĂ©sente une valeur que parce que l’on croit que l’argent existe et parce que l’on sait ce qu’il vaut, ce qui est en soit une construction sociale puisqu’un billet ou une pièce de monnaie n’ont, en leur essence, pas de valeur. Ce sont nos connaissances et notre implication dans la sociĂ©tĂ© qui leur donnent un capital.

Judith Butler, via Sexuality Policy Watch

Judith Butler, via Sexuality Policy Watch

Judith Butler amène donc ce concept au genre en affirmant que « les actes, gestes et accomplissements, au sens le plus gĂ©nĂ©ral, sont performatifs, par quoi il faut comprendre que l’essence ou l’identitĂ© qu’ils sont censĂ©s reflĂ©ter sont des fabrications, Ă©laborĂ©es et soutenues par des signes corporels et d’autres moyens discursifs […] [le genre] n’a pas de statut ontologiquement indĂ©pendant des diffĂ©rents actes qui constituent sa rĂ©alitĂ©. ». Ainsi, le genre n’est pas une rĂ©alitĂ© objective comme le sexe peut l’être (et encore, les catĂ©gories de sexe ne sont pas elles-mĂŞme des rĂ©alitĂ©s objectives, mĂŞme si les critères Ă  partir desquels ces catĂ©gories sont construites peuvent ĂŞtre analysĂ©s objectivement), mais bien une identitĂ© provenant d’un construit socio-culturel qui se performe, se joue et s’apprend. Cette performativitĂ© va au-delĂ  du langage et touche aussi au comportement. L’enfant devient garçon ou fille quand iel joue effectivement comme un garçon ou une fille, quand iel performe ce rĂ´le de façon rĂ©pĂ©titive jusqu’à ce que cela fasse partie d’ellui, et iel apprend Ă  se dĂ©couvrir en mĂŞme temps qu’iel apprend et intègre les normes sociales.

Cette théorie de la performativité a été très utile pour révéler la nature du genre comme construction sociale, dont la signification varie selon la culture. Elle a également permis de mettre en avant l’aspect subversif des manières queer de jouer le genre, qui révèlent l’aspect imitateur de toute performance du genre. Cependant, la théorie de Butler n’échappe pas à la critique, notamment de la part d’auteur·ice·s trans qui y lisent une remise en question de la réalité de leur expérience du genre telle qu’elle est vécue dans le corps.

De nombreuses autres Ă©tudes ont eu Ă  cĹ“ur de comprendre comment se construisait le genre, et d’expliquer si celui-ci Ă©tait innĂ© ou acquis. Des biologistes ont Ă©tudiĂ© les effets des flux d’hormones prĂ©nataux sur les cerveaux fĹ“taux, trouvant ainsi que les cerveaux mâles et femelles prĂ©sentaient effectivement statistiquement des caractĂ©ristiques diffĂ©rentes. Cependant, la rĂ©alitĂ© est bien plus complexe qu’une simple division entre un “cerveau mâle” et un “cerveau femelle”. Ă€ la place, on trouve une sĂ©rie de caractĂ©ristiques qui sont statistiquement plus prĂ©sentes chez les femmes ou chez les hommes. Cependant, les variations entre individus sont gĂ©nĂ©ralement plus nombreuses que les similitudes basĂ©es sur le genre ou le sexe.

Ces données neurobiologiques ont laissé entendre que le genre pourrait donc déteindre d’une donnée biologique, mais celle-ci pourrait être indépendante du sexe, puisque ces hormones prénatales pourraient interagir avec le cerveau de manière indépendante des chromosomes et donc du sexe du bébé. Ces découvertes sont récentes et n’occultent pas la performativité du genre de Butler, puisque de toute façon le genre en lui-même est une caractéristique sociale. Se comporter comme une femme n’est pas une valeur objective : Cela peut vouloir dire être doux·ce et sensible tout comme être puissant·e et responsable. Les cerveaux influenceraient donc peut-être en partie le comportement, mais c’est la société qui l’analyse et lui colle une étiquette genrée. Il est également important de prendre en compte que les personnes trans ne sont généralement pas représentées dans les échantillons cliniques des études neurobiologiques, et que celles-ci se basent généralement sur une vision binaire du genre et du sexe. Des recherches approfondies sont donc encore nécessaires avant de pouvoir élaborer une théorie 100% satisfaisante.

Solomon Asch, via PsycheGames

Solomon Asch, via PsycheGames

On peut également ajouter à l’équation de la construction du genre une notion de pression à la conformité. Dans Opinions and Social Pressure, le psychologue Solomon Asch décrit les phénomènes de pression sociale où des individus, au vu de la pression d’un groupe ou d’une instance supérieure, changent leur avis profond pour se conformer. Cette conformité a un but social, elle sert à s’intégrer et est le résultat de millions d’années où un individu seul ne pouvait pas survivre très longtemps. L’humain est une espèce qui a besoin des autres et qui a donc développé un instinct grégaire relativement important.

Cette pression s’impose aussi aux personnes trans* pour les inciter à renier leur nature profonde pendant un certain temps. Ainsi, dans notre société (qui représente à elle seule le groupe et les instances supérieures) qui associe mâle à garçon et femelle à fille, les petits mâles ont tout intérêt à performer le genre masculin et les petites femelles celui féminin pour s’intégrer dans un groupe et ne pas se retrouver seul·e·s, et il est inadmissible d’avoir une apparence ou une attitude androgyne ou sortant de la binarité de genre tout comme il est interdit d’avoir une identité que la société ne reconnaît pas. Les personnes sortant de la congruence entre genre et sexe se retrouvent donc bien souvent marginalisées si elles imposent un peu trop leur véritable nature et sont invitées à garder celle-ci sous silence, pour leur propre bien et leur propre intégration. C’est aussi pour cela que les transidentités ne sont pas toujours visibles dès l’enfance.

Quoi qu’il en soit, en psychologie développementale, un certain consensus se dégage pour dire que la différence des genres et les attitudes genrées qui en découlent peuvent s’intégrer inconsciemment chez l’enfant dès l’âge de deux ans. Et l’expérience de terrain de bon nombre de spécialistes affirme effectivement que, déjà à cet âge, la transidentité de l’enfant peut se manifester.

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